vendredi 17 juin 2022

Foire de Quillan, 1797 : combats entre Quillanais et Espérazanais

Comme indiqué dans l'article reproduit ci-dessous, certains auront sans doute tenté de mettre les événements qui vont suivre sur le compte de troubles post-révolutionnaires, encore bien présents en cette année 1797. Pour autant, l'atmosphère particulière de cette fin de XVIIIe siècle n'a que peu de rapport avec le fait divers qui se passa alors en Haute-Vallée de l'Aude.

En août 1797 a lieu la foire de Quillan, mais la fête tourne au drame avec des rixes et des effusions de sang qui pourraient presque être qualifiées de "traditionnelles" tant elles sont récurrentes dans ces festivités communales. C'est la Quotidienne ou feuille du jour n° 492 du Décadi 10 Fructidor an V (1) qui rapporte les événements :

    Carcassonne, premier fructidor, an 5 (2)

Monsieur,

Un événement malheureux vient d'arriver dans notre département, le sang a coulé. Des folliculaires payés pour semer le mensonge ne manqueront pas, dans cette occasion, de mettre en avant les émigrés, les prêtres rentrés, les royalistes, etc. Prévenez leurs impostures en insérant ma lettre dans votre feuille. 

Il a existé dans tous les tems des haines et des inimitiés entre les habitans des communes de Quillan et Espéraza qui sont très-voisines ; il ne s'est jamais passé de fête locale ni de foire dans les deux communes, sans qu'il y ait eu des rixes, qui ont toujours fini par l'effusion du sang.

L'administration centrale du département, pour prévenir le renouvellement de ces scènes d'horreur, et pour maintenir le bon ordre, envoya le jour de la foire de Quillan, une grande partie de la gendarmerie dans cette commune. Dans le cours de la foire, des habitans des communes antagonistes se rencontrent ; on se regarde d'un œil menaçant ; on s'injurie ; on en vient aux mains. Au bruit des coups de pistolets et des coups de fusils la gendarmerie accourt et se jette au milieu des deux partis. 

Vous pouvez juger de l'acharnement du combat par les détails contenus dans la lettre suivante, que Marron-Martin, capitaine de la gendarmerie, a écrite au département.


    Quillan, le 29 thermidor, an 5 (3)

"L'action a été très-vive ; les esprits étoient exaspérés de part et d'autres : Espéraza, Quillan, tout étoit en armes. Le sang a coulé ; le lieutenant Dellou a reçu un rude coup de sabre au bras, un gendarme a eu trois doigts de la main gauche emportés ; plusieurs autres gendarmes ont reçu plusieurs coups de pierres et coups de bâtons, en séparant les combattans. Mon cheval a été blessé légèrement d'un coup de feu ; tous ces coups n'ont été reçus que pour rétablir le bon ordre, personne n'en vouloit à la gendarmerie...... J'ai éprouvé combien l'opinion qu'on a conçu d'un homme est avantageuse dans ces sortes de cas, puisqu'à travers les coups de fusils, de sabres, de pierres et de bâtons, je suis parvenu, à force de douceur, à ramener dans leurs villages ceux qui étoient dans l'action, et à obliger les gens de Quillan, qui marchoient en masse sur Espéraza, à rentrer dans leurs foyers. Je n'ai reçu que marques de confiance et d'estime de la part des uns et des autres. Ce jour est bien heureux pour moi, quel pénible et orageux qu'il ait été, puisqu'il est vrai que j'ai empêché que plusieurs citoyens ne succombassent sous les coups de la rage la plus désespérée."

Voici la conduite et le langage de ce capitaine qui a plus de trente ans de service dans la gendarmerie, qui s'est conduit en honnête homme pendant la révolution, et qui a été destitué par le directoire exécutif dans la dernière organisation.

Beaucoup de personnes de part et d'autre ont été blessées dans l'affaire qui a eu lieu entre les habitans de ces communes. Au moment où j'écris, on annonce que tout est calme, qu'on a arrêté les principaux moteurs du trouble et les plus mutins, et qu'ils vont être traduits devant les tribunaux.

 Au témoignage de ce capitaine de gendarmerie, on comprend que malgré la violence des scènes, le pire a été évité, puisqu'en représailles des combats dans la ville, les Quillanais s'apprêtaient à marcher sur Espéraza s'ils n'avaient été arrêtés dans leur élan par ce gendarme ! D'après ses propos, il semble que le capitaine Marron-Martin était bien connu des habitants de Quillan, puisque, dit-il, "J'ai éprouvé combien l'opinion qu'on a conçu d'un homme est avantageuse dans ces sortes de cas..." Ce fut sans doute une aide précieuse qui aura permis de limiter et de stopper ces dérives.

Aujourd'hui encore, les fêtes de village traditionnelles sont souvent prétexte à des règlements de compte entre autochtones limitrophes. Telle une malédiction, ces événements récurrents s'inscrivent dans un schéma plurimillénaire de rixes entres communautés voisines, qui a pris naissance à l'époque de la sédentarisation de l'Homme et du tracé des premières limites territoriales.

Ces dernières décennies, ces débordements sont souvent la cause de la suppression pure et simple de ces fêtes de village pourtant ancrées dans la tradition depuis des siècles. Toutefois, certaines régions conservent ces festivités, et il arrive encore, régulièrement, que des affrontements se forment entre bandes opposées.

Saura-t-on un jour conserver ces fêtes de tradition tout en brisant la malédiction ?

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(1) Dimanche 27 août 1797.

(2) 18 août 1797.

(3) 16 août 1797.

mardi 26 avril 2022

Rennes-le-Château, la Fontaine des Quatre Ritous : origine de ce nom

  Article également publié sur le site de l'association RLC doc.

Sur la commune de Rennes-le-Château, la Fontaine des Quatre Ritous est un lieu-dit, passage d'une belle randonnée. Cette appellation quelque peu mystérieuse a fait naître autour d'elle plusieurs légendes ne reposant sur rien de concret. Précisons avant tout que ritou en occitan, signifie curé (1). 

Lieu-dit la Fontaine des Quatre Ritous

 

 Ainsi, on a raconté que ce lieu était le point de rencontre de Bérenger Saunière, curé de Rennes-le-Château ayant la réputation d'avoir découvert un trésor, avec trois autres prêtres : son frère Alfred Saunière, l'abbé Boudet de Rennes-les-Bains, et l'abbé Gélis de Coustaussa. Mais l'appellation est bien antérieure à la naissance de ces abbés, comme l'a démontré Patrick Mensior en exhumant un document de 1807, démontrant ainsi la fausseté de cette histoire. 

Extrait du document de 1807 retrouvé par Patrick Mensior.

 

Ce nom de Fontaine des Quatre Ritous est d'ailleurs encore bien plus ancien, puisque l'abbé Sabarthès dit dans son Dictionnaire topographique du département de l'Aude (2) :

"Fontaine-des-Quatre-Curés, font. et lieu dit, commune de Rennes-le-Château. - La Foun de Quatre Rectours, 1594 (arch. Aude, C, rech. dioc. Alet, f. 183)."

Un chercheur du prénom de Marc a retrouvé un document de cette époque, mentionnant explicitement la Font des Quatre Rictours (3).

Extrait du document retrouvé par le chercheur Marc, publié sur le forum des Sans Hulotte.

 

Comme pour ritou, il faut entendre le mot rectours ou rictours dans le sens de curé, recteur d'une paroisse. 

Une autre légende est rapportée par la Société d'Études Scientifiques de l'Aude sur son site Internet, évoquant l'existence possible à cet endroit d'une église du désert sous la Terreur. Mais la date de 1594 infirme cette hypothèse puisque bien antérieure à cette période. Par ailleurs, le terme d'église du désert se rapporte généralement à la période des guerres de religions et de la persécution envers les protestants. La Font des Quatre Rictours pourrait-elle alors être une de celles-ci ? En 1594, nous sommes justement en pleine période de ces troubles religieux entre catholiques et protestants. Mais cette date est encore beaucoup trop précoce pour ça, une église du désert étant par définition clandestine, le nom de Font des Quatre Rictours n'apparaîtrait pas dans des documents officiels dans la pleine période de ces troubles, car encore caché et inconnu de tous hormis des principaux intéressés. 

Nous venons d'évincer plusieurs légendes se rapportant à ce lieu, qui n'est ni un point de rencontre des frères Saunière avec les abbés Boudet et Gélis, ni une église du désert, que ce soit sous la Terreur ou dans le trouble des guerres de religions. L'origine du nom Fontaine des Quatre Ritous garde ainsi tout son mystère.

Et pourtant, cette origine s'explique parfaitement en analysant les cartes topographiques anciennes ou modernes. Le mot "curé" (ritou) ne doit pas être ici entendu en tant que tel, mais désigne symboliquement des paroisses. À moins de 400 mètres de la Fontaine des Quatre Ritous se trouve la délimitation actuelle entre les communes de Rennes-le-Château, Granès et Saint-Just-et-le-Bézu. Nous avons donc trois communes... mais bien quatre paroisses : Rennes-le-Château, Granès, Saint-Just, Le Bézu, ces deux derniers étant deux villages rassemblés en une seule commune ayant chacun leur propre église élevée en paroisse. Si les limites communales actuelles sont décalées - de peu - par rapport à l'emplacement précis de la Fontaine des Quatre Ritous, il est possible que ces frontières aient légèrement bougé dans le temps. À proximité des Quatre Ritous se trouve une longue ligne de rochers, difficilement franchissables, mais dont la continuité est brisée par une sorte de "brèche" laissant passage perpendiculairement à l'ancien chemin qui menait de Rennes-le-Château au Bézu. Or, les territoires étaient souvent délimités par des frontières naturelles ou aménagées tels que crêtes rocheuses ou grands chemins. Une telle frontière naturelle définit encore aujourd'hui le partage entre les communes de Couiza et de Rennes-le-Château : c'est la crête de Roquefumade. Ainsi, il est extrêmement probable que la longue crête rocheuse située à proximité immédiate de la Fontaine des Quatre Ritous ait servi de limite territoriale dans un lointain passé, et la voie de passage qui coupe cette ligne rocheuse a pu également avoir la même fonction à un moment donné de l'Histoire, avant qu'un recul des limites soit effectué pour une raison inconnue (don de terres en échange d'un service ou d'un bien ?). Dans cette configuration, la Fontaine des Quatre Ritous se trouve nettement au croisement des quatre paroisses citées plus haut : son appellation ne fait aucun doute.

Les Rochers de la Rouire, ancienne limite territoriale naturelle ? La voie de passage et la Fontaine des Quatre Ritous se trouvent sur la gauche. 

Une partie de l'ancien chemin menant de Rennes-le-Château au Bézu



Ce fait parfaitement constatable sur n'importe quelle carte topographique est de plus appuyé par une similitude avec de nombreux autres lieux :

 - Sur la carte du diocèse de Narbonne, datant du XVIIIe siècle, on trouve la Fontaine Fongassière, notée sur les cartes actuelles sous le nom de Fontaine des Trois Évêques. Nous sommes en fait à la limite de trois diocèses : Lavaur, Narbonne et Saint-Pons, formant aujourd'hui la limite des départements du Tarn, de l'Aude et de l'Hérault (4). Comme dans le cas des Quatre Ritous désignant symboliquement quatre paroisses, les Trois Évêques désignent, là aussi symboliquement, trois diocèses. Ce lieu est également propice à la formation de légendes. Ainsi, il est rapporté sur le site Internet de la mairie de Cassagnoles (Hérault), que "cette source se mit à jaillir après que les trois évêques des trois diocèses se rencontrèrent à cet endroit précis et se serrèrent la main en se tenant chacun sur son territoire." 




- Une autre Fontaine des Trois Évêques délimite les trois diocèses d'Agen, Cahors et Périgueux / Sarlat. Ici associée à une pierre qui serait un vestige mégalithique, la symbolique n'en est que plus forte. On raconte que les évêques de ces trois diocèses se sont rencontrés à cet endroit en 1506. Cette tradition a été remise au goût du jour en 2006 par l'organisation d'une nouvelle rencontre entre prélats de ces évêchés (5) !

- Dans le Finistère, une Fontaine des Trois Évêques délimite les évêchés de Cornouaille, de Léon et de Tréguier (Trégor) (6).

- Le menhir de Méjanesse, dans le Puy-de-Dôme, appelé aussi Pierre des Quatre Curés, est planté à peine a un peu plus de 500 mètres de la limite des communes de Tauves, Saint-Sauves-d'Auvergne et Avèze. En cherchant un peu, trouverait-on là aussi une quatrième paroisse, comme pour la Fontaine des Quatre Ritous de Rennes-le-Château ? Nous n'avons pas vérifié, mais très certainement puisque sur la fiche Wikipédia dédiée à ce menhir, il est écrit "Pierre des Quatre Curés (des Quatre Cures, des Quatre Paroisses)". Par ailleurs, ces termes s'accordent parfaitement avec notre avis qu'il faille entendre le mot "curé" en terme de "paroisse".


 

- Dans les Pyrénées-Atlantiques, le lieu-dit la Pierre des Quatre Maires est situé de manière flagrante sur la délimitation de quatre communes : Pontiacq-Viellepinte, Casteide-Doat, Lamayou et Montaner.


 

Nous pourrions ainsi multiplier les exemples de Fontaines ou de Pierres aux Trois... ou aux Quatre..., ayant la même configuration que celles présentées ici. Il apparaît évident que ces lieux font toujours référence à une délimitation, qu'elle soit communale, paroissiale, diocésaine ou même autre. 

Par ailleurs, la notion de Fontaine (source) ou de Pierre (menhir, monument mégalithique) - parfois les deux en même temps comme on l'a vu - implique que tous ces sites étaient certainement d'anciens lieux de culte païens, antres d'une divinité, sans doute déjà marqués par une frontière, et qui ont été ensuite christianisés (7).

Comme la Fontaine des Trois Évêques délimitant actuellement les départements du Tarn, de l'Aude et de l'Hérault, et la fontaine du même nom délimitant les diocèses d'Agen, de Cahors et de Périgueux / Sarlat, la Fontaine des Quatre Ritous de Rennes-le-Château a-t-elle été l'objet de légendes locales colportées dans les veillées des XIXe et XXe siècles, évoquant la rencontre régulière de quatre curés à cet endroit ? C'est tout à fait probable puisqu'on retrouve le même schéma ailleurs. Mais cela n'implique en rien que ces faits se soient réellement passés et qu'il y ait eu quelconque rencontre, le terme de "curé" devant être entendu symboliquement en tant que "paroisse" comme nous l'avons dit.

La présence d'une source et la comparaison avec de nombreux autres lieux à la dénomination proche, laisse penser que la Fontaine des Quatre Ritous pourrait être un ancien lieu de culte païen, marquant peut-être déjà une limite entre peuplades de l'Antiquité (8). Toutefois ceci reste une simple hypothèse de travail, en l'absence d'éléments plus probants.

La Fontaine des Quatre Ritous marquant la limite de quatre paroisses : Rennes-le-Château, Granès, Saint-Just, Le Bézu

 

Mais ce qui est certain et qui ne fait plus de mystère, c'est l'origine du nom Fontaine des Quatre Ritous se rapportant aux limites paroissiales de Rennes-le-Château, Granès, Saint-Just, Le Bézu : quatre curés (ou ritous), quatre paroisses.


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(1) "Ritoùr, s. m. un curé ; un prêtre", dans La langue d'Oc rétablie, de Fabre d'Olivet, première édition intégrale d'après le manuscrit de 1820, Association Fabre d'Olivet / David Steinfeld, 1989, p. 544.

(2) Dictionnaire topographique du département de l'Aude comprenant les noms de lieu anciens et modernes, par l'abbé Sabarthès, Paris, Imprimerie Nationale, 1912, p. 143.

(3) Dans Les pierres de tonnerre (p. 17, note de bas de page), Michel Azens dit que le mot occitan Ritou signifiant "curé", "est aussi le nom d'une plante, qui est certainement à l'origine de ce surnom : la Muscari dont les fleurs bleues disposées en cône font penser aux anciens bonnets de prêtre : le capucin." Mais "ritou" provient plus probablement du latin rector, et d'ailleurs le nom Fontaine des Quatre Rectours mentionné par l'abbé Sabarthès corrobore cette idée. Pour la Muscari, c'est sans doute l'inverse qu'il s'est passé, et elle aura été surnommée ritou parce qu'elle rappelait le curé d'après la forme de sa fleur.

(4) Caunes à travers l'Histoire, de Jean Véra, Imprimerie Gabelle, 1997, p. 129.

(5) Voir l'article de Daniel Despont sur le site du Diocèse d'Agen / L'Église en Lot-et-Garonne, ainsi que celui de Daniel Conchou, 8 avril 2010, journal Sud-Ouest.

(6) Voir la page Wikipédia consacrée aux Fontaines des Trois Évêques en général, où d'autres lieux analogues sont également cités.

(7) Dans le cas de la Pierre aux Quatre Maires, dont l'appellation est possiblement post-révolutionnaire, peut-être y a-t-il eu républicanisation du site, après une christianisation antérieure. Ce fait serait intéressant à vérifier dans des documents anciens. Depuis quand nomme-t-on ce lieu ainsi ?

(8) Ces peuplades étaient très nombreuses partout et encore aujourd'hui très mal connues malgré les nombreux travaux à ce sujet. Voir notamment à ce propos Pyrénées romaines - Essai sur un pays de frontières (IIIe siècle av. J.-C. - IVe siècle ap. J.-C.), de Christian Rico, Casa de Velasquez, 1997 et Géographie ancienne historique et comparée des Gaules cisalpines et transalpines suivie de l'analyse géographique des itinéraires anciens, par M. le Baron Walckenaer, Librairie de P. Dufart, Paris, 1839, 3 tomes + 1 atlas.

mardi 15 juin 2021

Escales : un accident mortel en 1875

En repartant d'Escales - où naquit en 1822 le célèbre poète occitan Achille Mir - et en prenant la route de Lézignan, on trouve sur la gauche un petit monument commémoratif.



LE 8 FÉVRIER 1875

 

ICI FUT MORTELLEMENT

ATTEINT PAR SA CHARRETTE

SILVAIN CALVAYRAC

ÂGÉ DE 20 ANS

   _____ . _____

À SA MÉMOIRE

PAR SON FRÈRE

 

 

Si nous savons peu de choses sur ce Silvain Calvayrac, les registres d'état-civil nous en apprennent un peu plus sur lui. Et si la stèle orthographie son prénom avec un "i", c'est bien avec un "y" qu'il doit s'écrire, comme on le voit dans les actes de naissance (1) et de décès (2).

Étienne-Sylvain Calvayrac est né à Escales le 1er janvier 1855 à 6 heures du matin, dans la maison d'habitation de ses parents. Son père, Louis Calvayrac, est menuisier, et a 40 ans au moment de la naissance ; sa mère, Martine Rives, est sans profession.

Un peu plus de vingt ans plus tard, le 8 février 1875, a lieu l'accident sur la route de Lézignan à l'endroit où s'élève encore aujourd'hui la stèle présentée plus haut. Grièvement blessé, Sylvain Calvayrac est transporté chez ses parents où il meurt à une heure de l'après-midi. 

S'il est difficile d'en connaître plus, nous imaginons bien Sylvain Calvayrac, jeune agriculteur, partant travailler à la vigne ou aux champs. Stoppé net dans sa prime jeunesse, son nom a traversé l'histoire grâce à ce monument, et près d'un siècle et demi se sont écoulés jusqu'à nous.

Acte de naissance complet de Sylvain Calvayrac :

N° 1, Calvayrac Étienne-Sylvain

L'an mil huit cent cinquante cinq et le premier janvier à quatre heures du soir, par devant nous Bordonove Pierre, maire officier de l'état civil de la commune d'Escales, arrondissement de Narbonne ; est comparu, en l'hôtel de la mairie, le sieur Calvayrac Louis, menuisier, âgé de quarante ans, domicilié en cette même commune ; lequel nous a présenté un enfant de sexe masculin né ce jour à six heures du matin dans sa maison d'habitation sise audit Escales, rue sans nom, de lui comparant, et de Rives Martine, son épouse, sans profession, et auquel il a déclaré vouloir donné les prénoms de Étienne-Sylvain. Lesdites présentation et déclaration faites en présence des sieurs Simonin Antoine percepteur âgé de cinquante un ans et Lepelletier Louis, receveur buraliste âgé de trente huit ans tous les deux domiciliés audit Escales, et ont, ........... (3), signé cet acte avec nous, après que lecture leur en a été faite.

 

Acte de décès complet de Sylvain Calvayrac :

N° 2, décès de Sylvain Calvayrac, 20 ans, 8 février

L'an mil huit cent soixante quinze et le huit février à quatre heures du soir, par devant nous, Berthomieu Jules, maire officier de l'état civil de la commune d'Escales, département de l'Aude, sont comparus Boussiaux Lubin, tonnelier, et Pech Eugène, instituteur, tous les deux âgés de vingt huit ans et domiciliés dans cette commune, lesquels nous ont déclaré qu'aujourd'hui, à une heure de l'après-midi, le nommé Calvayrac Sylvain, âgé de vingt ans,  né et domicilié dans cette commune, fils de Calvayrac Louis, propriétaire, et de Rives Martine, sans profession, domiciliés à Escales, est décédé dans la maison d'habitation de ses parents ; d'après cette déclaration nous étant transporté au lieu ou ledit Calvayrac Sylvain est décédé, nous nous sommes assuré de son décès et les déclarants ont signé avec nous le présent acte après que lecture leur en a été faite.


N. B. Vous êtes intéressé par cet article et vous voudriez l'utiliser en tout ou en partie pour une publication papier ou numérique ? Merci de m'en formuler la demande via la page "contact" (publications libres mais soumises à conditions).

(1) Archives en ligne de l'Aude, 100NUM/5E126/8.

(2) Archives en ligne de l'Aude, 100NUM/5E126/10. 

(3) Trois ou quatre mots difficilement lisibles. 


Début XVIIIe, un projet fou : un "Canal du Midi" à Quillan et Lagrasse !!

Tout le monde connaît le projet fou de Pierre-Paul Riquet, qui conçut et construisit le Canal du Midi dans la seconde moitié du XVIIe siècle. 

J'ai découvert dernièrement un projet encore plus fou, et c'est peut-être la raison principale pour laquelle celui-là n'a jamais abouti ! Il en a toutefois été question très sérieusement pendant quelque temps, bien que ce travail se soit arrêté à la rédaction d'un Mémoire présentant le projet.

Nous sommes en 1697. Le frère Bernardin Pons, natif des Pyrénées-Orientales, sans doute inspiré par le succès du Canal Royal de Languedoc (1) fraîchement terminé moins de quinze plus tôt, étudie la possibilité de création d'une nouvelle voie d'eau afin de développer le commerce en ralliant Narbonne à Perpignan, tout en désenclavant la Haute-Vallée de l'Aude et les Corbières en passant par Quillan, Lagrasse et même Limoux. Lorsque l'on connaît les lieux, la construction d'un tel canal paraît totalement impossible ! Et pourtant, un document fait foi du projet très sérieux de Bernardin Pons, dont voici la teneur dans son entier :

 

MÉMOIRE (2)

Le frère Bernardin Pons Religieux du Couvent des Carmes de la place Maubert à Paris natif de Perpignan, ayant consceu par l'expérience de l'année 1697 la nécessité qu'il y a de faire un canal en Roussillon depuis Narbonne jusqu'à Perpignan, avec un port capable de contenir plus de deux cens vaisseaux de toutes grandeurs et les galleres en toutes sûretés, tant pour l'utilité du Roy, que pour le bien du public.

Depuis ce temps-là, ledit frère Bernardin s'est appliqué à visiter tous les lieux par où il feroit passer ce canal en examinant assidûment tous les endroits pour rendre sa construction solide et parfaite, et celle du port, et il croit même en avoir surmonté tous les obstacles, et toutes les difficultés qui pouvoient s'y rencontrer afin de rendre cet ouvrage dans sa perfection.

Ce port et ce canal auroient communication avec les canaux Romains et de Languedoc qui en augmenteraient les revenus considérablement, lequel canal proposé monteroit du côté de la mer depuis ledit port, jusqu'à Illa par le ruisseau du Boulle, et de l'autre costé à Quilan par la rivière de l'Agly, à La Grace, par la rivière d'Orbioux le tout suivant le plan que ledit frère Bernardin en a dressé de l'avis du père Sébastien carme du même couvent, et qui sera joint à ce Mémoire. (3)


 

Cette communication produiroit de grands aventages et un revenu considérable à Sa Majesté, au commerce, à la province du Roussillon, et à toutes celles des environs, aux Seigneurs propriétaires des terres, et héritages, et à tous ceux des pays plus éloignés qui viendroient commercer de ce costé-là, que pour le peu qu'on ayt la bonté, d'avoir attention aux observations que ledit frère Bernardin en explique cy après, on sentira aisément combien cette proposition est de conséquence et aventageuse.

 

OBSERVATIONS

1°. Lors qu'il y a une armée en Roussillon, on n'y peut point porter les munitions de guerres et de bouches que par charettes et à dos de mulets, transports qui ne se peuvent faire que très lentement et à grand frais.

Par la communication qu'on propose, il y auroit un canal capable de porter toutes les munitions de guerres d'artilleries, de bouches, et tout les canons à peu de dépense et en peu de temps, par exemple pour transporter les vivres de Narbonne à Perpignan, on ne peut se servir que de charettes et de mulets, une charette ne peut porter que de dix-huit à vingt septiers de grains pesant un quintal chacun poid de marc, ainsi de même toutes les autres provisions de guerres et d'artilleries, et avec cela, une charette chargée de grains ou autres provisions coûte dix écus de Perpignan à Narbonne, et il luy faut deux ou trois jours sans accident pour en faire le trajet.

Et par le canal il ne faudroit qu'une journée tout au plus où une barque seulle portera jusqu'à deux mille septiers à quatre sols chacun, lesquels deux mille septiers ne coûteroient que quatre cens livres, au lieu que par charoys ils coûtent ordinairement plus de trois mille livres. Par conséquent cette grande différence de dépense est de conséquence, et mérite d'abord attention.

Et en cas de marche des troupes, on pouroit les embarquer au Saumal point de partage du Haut et Bas Languedoc et les transporter à Perpignan d'où il résulteroit que pendant le trajet prompt et commode les troupes fatiguées se reposeroient , qu'il ne sera pas en leur possible de déserter par la facilité que la situation des lieux donne à la désertion comme il arrive ordinairement lors qu'elles font le trajet par terre et que les habitants des lieux par où elles passent seroient soulagés du transport des bagages des officiers et les étapes épargnées.

 

2°. Comme le fourage est rare en Roussillon, et qu'il est très abondant en Languedoc, par le moyen du canal on transporteroit de Languedoc en Roussillon toutes sortes de fourages, ce qui procureroit un débouché aventageux à la province de Languedoc et l'abondance à celle du Roussillon.

 

3°. On ne peut avoir une armée en Roussillon qu'on ne soit obligé en même temps d'y entretenir des mulets à proportion des troupes ce qui cause une dépense excessive.

Le canal en question déchargeroit assurément le Roy de la plus grande partie de cette dépense, par ce qu'au moyen de ce canal, on pouroit en tout temps fournir les magazins.

 

4°. La rareté des fourages en Roussillon y ruine ordinairement la cavallerie, et les voitures pour le transport des bagages des troupes y ruynent aussy, et interrompent la culture. 

Et le canal remédieroit à ces inconvénients.

 

5°. Indépendamment du canal, le frère Bernardin propose de faire un port à Canette à l'embouchure de la rivière de la Thet à une lieüe de Perpignan où il y a un fond d'eau de dix-sept brasses, un terrain ferme et aventageux, et capable de contenir plus de deux cens vaisseaux de toutes grandeurs avec les galleres en toutes sûretés, et à l'abry des vents et des tempestes hyvers et étés, et même hors d'insultes de la part des ennemis, et infiniment bien plus propre à pouvoir construire un port, que ne sont ceux de Collioure, et de Cette qui sont très petits et très mauvais où il n'y a pas même de fond d'eau pour les vaisseaux de haut bord.

Le Roy et le public tireroient un aventage très considérable de la construction de ce port, où le canal qu'on propose établiroit une communication du Canal Royal à ce port et y produiroit comme une seconde jonction de la mer Méditerranée à l'océanne.

Par le moyen du canal, on auroit la facilité de faire conduire à peu de frais, et en peu de temps, tous ce qui seroit nécessaires pour les armemens des flottes en temps de guerre et les marchandises qui débarqueroient à ce nouveau port pouroient estre encore transportées dans le Royaume, et même venir à Paris en moins de temps, et à beaucoup moins de frais.


6°. La pesche du thon, de l'enchoy, de la sardine, et de plusieurs autres bons poissons, est très abondante à la plage où l'on se propose de bastir le nouveau port.

Le Roy, ny le public ne tirent aujourd'huy aucun fruit de cet aventage, par ce que n'y ayant, ny ports, ni forts pour mettre à l'abry les pescheurs des mauvais temps, et des inscursions, cela fait qu'il y a très peu de pescheurs dans toute la plage, d'un autre costé l'abondance de la pesche leur devient inutile, soit par ce qu'ils n'ont pas les commodités nécessaires pour mariner les thons, et saler les enchoys, et les sardines, soit enfin par le deffaut de consommation, et tous ces deffauts ne viennent que de celuy de n'avoir pas de communication, principalement avec les salines pour avoir du sel.

Or par le canal, et le port qu'on se propose de construire il se feroit un commerce considérable pour la pesche par la facilité qu'on auroit de fournir aux pescheurs, tout ce qui leur seroient nécessaires, et par celles que les pescheurs auroient d'envoyer leurs poissons dans tout le Roussillon et dans le Languedoc jusqu'à Toulouze avec une barque de diligence qui marcheroit jour et nuit, ce qui feroit fleurir le commerce de la pesche, produiroit l'abondance et un revenu très considérable à Sa Majesté.


7°. Il conviendroit d'établir sur ledit canal une barque de poste de Perpignan au Saumal qui serviroit pour le transport des voyageurs, et de toutes les marchandises dont le public tireroit un aventage considérable.


8°. De tous ces aventages la ville de Perpignan en ressentiroit en particulier un essenciel de la manière dont elle est scituée, l'eau des fossés n'a point d'écoulement, et les immondices qui y entrent et qui y croupissent à la porte de Nostre-Dame, infectent l'air, et y causent toutes les années de grandes maladies contagieuses.

Le canal dont il s'agist passant auprès des murs de Perpignan de la manière qu'on se propose de le conduire nettoyeroit les fossés, enlèveroit les immondices, et feroit par conséquent cesser la causes desdites maladies contagieuses. Ces maladies furent si considérables en 1723 que toute la garnison étant malade, les bourgeois furent obligés de monter eux-mêmes la garde.


9°. On scayt que la province de Roussillon est très fertile en toutes sortes de grains principalement en vin, et que l'abondance de vin est sy grande en de certaines années qu'il arrive souvent qu'on est obligé de laisser une partie des vendanges dans les vignes faute de tonneaux et de consommation.

L'établissement du canal qu'on propose remédieroit à ces deux inconvénients.

Les montagnes de la Luère du costé du Mousset et de La Grace fourniroient les bois nécessaires pour la construction des futailles qui se fabriqueroient sur les lieux, et seroient ensuitte transportées par le canal, en Roussillon.

Comme aussy les bois nécessaires pour la charpente, le charonnage, le chauffage, et le charbon, qui y sont d'une chereté excessive dans le Roussillon et dans le Languedoc par raport aux frais de voitures. Ces deux provinces pouroient tirer à très bon marché par la facilité du canal tous lesdits bois nécessaires, et le charbon desd. montagnes entre Limoux et La Grace où il y en a abondamment.

Les habitants du Roussillon ayant la commodité d'avoir des futailles autant qu'ils en auroient besoin, et celle d'envoyer sur mer, et dans le Royaume, et dans les pays étrangers, leurs vins, esprits de vins, et eaus de vies qu'ils en tirent s'apliqueroient à cultiver leurs terres, et leurs vignes, ce qui procureroit encore l'abondance, et un proffit considérable à Sa Majesté.


10°. Du terrain qui est entre Limoux, et La Grace, il y en a les deux tiers d'inculte par la difficulté du transport.

Au moyen de l'établissement du canal, tout ce terrain deviendroit en valeur par les débouchements que le canal procureroit et il n'y s'y trouveroit plus comme aujourd'huy des villages entiers qui quoy que scitués dans de bons terrains et fertiles se trouvent cependant hors d'état de payer la taille ne pouvant faire aucun usage de leurs denrées ce qui les mets dans la nécessité d'abandonner leurs terres.


11°. Par l'établissement de ce canal et de ce port, la province du Roussillon seroit en état de commercer avec grand aventage toutes les denrées qu'elle a en abondance dans le Royaume, et avec tous les pays étrangers, contre d'autres dont elle manque.

On le voit, le frère Bernardin Pons n'est pas à court d'arguments pour défendre son projet, et c'est vraisemblablement ce Mémoire de sept pages manuscrites qui fut présenté aux députés du Languedoc en 1733 (4). L'affaire fut renvoyée à l'assemblée des États du Languedoc et après de nombreux débats et certaines oppositions, en 1736 devant l'assemblée des mêmes États, à Narbonne, Bernardin Pons annonce qu'il renonce à la construction du canal et du port, et qu'il ne s'en tiendrait qu'à réaliser la jonction entre la Robine et le Canal Royal du Languedoc. Que s'est-il réellement passé, pourquoi ce soudain abandon ? Le frère Bernardin s'était-il aperçu de l'impossibilité de son projet ? S'était-il vraiment "appliqué à visiter tous les lieux par où il feroit passer ce canal", comme il est dit dans le Mémoire ? D'autant que la description vient contredire l'inspection minutieuse faite par Bernardin Pons, lorsqu'il est dit que "le canal proposé monteroit... ...jusqu'à Illa par le ruisseau du Boulle, et de l'autre costé à Quilan par la rivière de l'Agly" ; en effet, ce n'est pas l'Agly qui passe à Quillan, mais la rivière Aude. Une telle erreur aurait-elle pu être faite si Bernardin Pons était allé vraiment sur place ? Cela paraît improbable, et il est plus cohérent de penser qu'il ne s'est jamais rendu sur les lieux, du moins pas tous. Natif de Perpignan, il devait très bien connaître la topographie de sa région, mais en rentrant dans l'Aude et en passant le col de Lapradelle, l'aspect change totalement et l'on passe de la plaine à des à-pics montagneux formant gorges. Par ailleurs, au moment de la présentation du projet, Bernardin Pons est religieux au couvent des Carmes de la place Maubert, à Paris, qui se trouve à deux pas de la Seine. Observant en plein cœur de la cité la navigation fluviale sur la Seine, et l'imagination aidant, il aura sans doute extrapolé et transposé le principe dans l'Aude et dans les Pyrénées-Orientales, n'ayant pas conscience des difficultés insurmontables que connaissent ces endroits en matière de voies navigables.

Le projet du frère Pons était sans doute le creusement de canaux  dans les plaines perpignanaise et narbonnaise, puis l'utilisation du lit des rivières existantes, en les aménageant, pour traverser Haute-Vallée de l'Aude et Corbières : Agly, Aude, Orbieu... Mais ces rivières sont des torrents impétueux, colériques, tout au moins en certaines parties de leur parcours, et notamment dans les Gorges de la Pierre-Lys où il n'y avait à l'époque pas même un chemin praticable pour les voitures à chevaux, et où même en passant à pied, l'on risquait de se briser les os. Dans ce contexte, l'aménagement d'une voie navigable pour le commerce ou pour les armées à cet endroit paraît tout à fait improbable. Bernardin Pons s'en était peut-être aperçu, mais bien tard, ce serait pour cette raison qu'il fît marche arrière. Parmi ses détracteurs, les villes d'Agde et de Sète, qui voyaient dans le projet abouti une concurrence importée du Roussillon... Mais aussi des avis plus éclairés, tel celui du député Gilly de Nogaret, qui considère l'entreprise d' "une exécution impraticable, dangereuse" (5), ou le contrôleur général Orry qui semblait sceptique sur l'aboutissement d'un tel projet. Bernardin Pons aura sans doute tenu compte de certains de ces avis dans sa rétractation finale. 

Si le canal du Roussillon n'a jamais été réalisé, ni par Vauban (6), ni par Bernardin Pons, ni par un autre, il est toutefois intéressant de se pencher sur cette histoire méconnue et d'imaginer notre département restructuré par ces aménagements dont l'idée avait été suffisamment prise au sérieux pour que les États du Languedoc en débattent durant plusieurs années. Le passage du Roussillon ne se fera que près de cent plus tard, par voie terrestre avec le percement de la Pierre-Lys par Félix Armand (7), curé natif de Quillan en poste à Saint-Martin-Lys, petit village proche mais séparé par la barrière rocheuse. Il faudra ensuite attendre la fin du XIXe siècle pour qu'un tunnel ferroviaire soit percé dans les gorges, malheureusement abandonné à peine quelques décennies plus tard. 


  

Une des entrées du long tunnel de la Pierre-Lys, ouverte en 1899. À l'autre bout, l'arche porte le cartouche "1896", indiquant ainsi la durée de son percement total.

 

Aujourd'hui, il nous reste pour circuler, la voie ouverte par Félix Armand voilà deux-cents ans. Et désormais, en traversant en voiture l'ancienne barrière de la Pierre-Lys, j'imaginerai les vaisseaux lourdement chargés de marchandises naviguant sur un improbable canal du Roussillon jusqu'à Quillan et Limoux, et même plus loin.


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(1) Actuel Canal du Midi.

(2) Ce document est apparu brièvement sur un site Internet avant de disparaître. Désirant l'acquérir, j'ai contacté la personne qui l'avait publié, mais elle ne m'a jamais répondu. Par chance, le document était complet, et j'ai pu le retranscrire. L'orthographe a été conservée.

(3) Plan malheureusement manquant.

(4) À ce propos, voir Le canal du Languedoc en Roussillon. Projets et débuts de réalisation, XVIIe-XVIIIe siècles, de Gilbert Larguier, in Découvrir l'histoire du Roussillon : parcours historien, Presses Universitaires de Perpignan, 2011, pp. 365-377.

(5) Op. cit., note 35.

(6) Le tracé du canal de Vauban était tout différent et n'incluait pas la Haute-Vallée de l'Aude et les Corbières. Voir Gilbert Larguier, op. cit.

(7) Voir Félix Armand et son temps - Un siècle d'histoire dans les Pyrénées Audoises (1740-1840) de Louis Cardaillac, 2011.


 





3 août 1780, le village de Leuc en grande partie détruit par une trombe de terre !

Dans un autre article, j'évoquais la trombe de terre qui a ravagé le village d'Escales le 15 juin 1785. À peine quelques années auparavant, c'était Leuc qui était détruit en grande partie par un même phénomène. Le Mercure de France du samedi 26 août 1780 (1) décrit les événements.

On mande de Carcassonne le fait suivant, qui est fait pour piquer la curiosité publique et attirer l'attention des Physiciens.

"Le 3 de ce mois sur les cinq heures et demie de l'après-midi, le tems s'obscurcit, il s'éleva un brouillard fort épais ; le vent souflant au Sud, sans trop de violence,  il se forma tout-à coup un orage au Nord, qui fondit sur le pays de la Montagne Noire ; sa direction changeant tout-à-coup, elle se porta au Midi, et le vent parut se calmer ; mais il s'éleva sur les bords de la rivière Daude, dans les terres, un tourbillon en forme de trombe de terre qui soutenoit les pierres et le gravier en l'air ; le vent étant alors au Sud, il resta pendant quelques minutes dans l'endroit où il s'étoit formé, et fut poussé ensuite avec une violence extrême par le même vent sur le Château de Leuc et sur le Village distant de deux mille toises ; cette trombe suivit constamment le cours de la rivière jusqu'au Village, elle s'attacha au château dont elle a enlevé les girouettes, les tuiles, les plombs, les vitres, les contre-vents, a pénétré dans l'intérieur des appartements, qu'elle a entièrement décarrelés ; 80 maisons du Village ont eu le même sort, 10 maisons en ont été écrasées, ainsi que les gerbiers qui ont été enlevés et dont on n'a pu savoir des nouvelles ; 7 à 800 oliviers des plus gros ont été déracinés et enlevés. - Heureusement les habitants du Village étoient à l'Église, sans quoi ils auroient été écrasés sous les décombres de leurs maisons ; l'Église n'a essuyé d'autres dommages que l'enlèvement des toits. - La violence de ce tourbillon étoit telle, que des arbres pesant plus de six quintaux ont été enlevés sur les toits des maisons ; ce qui a paru de plus extraordinaire, est que cet ouragan qui paraissoit enflammé, n'a été précédé ni suivi d'aucune grêle ni pluie, le Ciel étoit aussi obscur à six heures du soir qu'à minuit. On ne sauroit rendre la désolation de ce village, qui d'un état assez aisé, est réduit à la dernière misère ; le Seigneur, le Curé et les Habitants n'ont pas un lit pour se coucher."

 

 



Le tome quatrième du Journal de la littérature, des sciences et des arts (2) apporte quelques précisions supplémentaires.

Météorologie. Extrait d'une Lettre de Carcassonne, en date du 7 août 1780

Il vient de se passer dans nos environs un événement extraordinaire. On y a vu une trombe de terre semblable à celle qui parut à Capestan, près de Béziers, rapportée par l'Histoire de l'Académie, année 1737, et consignée tout au long dans l'Encyclopédie. Ce phénomène s'est renouvellé Vendredi dernier 4 du présent mois, à 5 h. 31 m. du soir à Leuc, lieu voisin de cette ville. Il s'éleva auprès du Village appellé Coufoulens, distant du premier d'environ mille toises, une colonne assez noire, qui descendoit d"une nue jusqu'à terre, en diminuant de largeur, et flottant par un petit vent d'ouest qui la porta au sud-ouest : un coup de tonnerre effroyable rabattit cette nuée toute entière, qui se dressa perpendiculairement, et forma la trombe qui attiroit à elle tout ce qui l'environnoit, gerbes de bled, oliviers, souches, jusqu'à des pierres d'une grosseur extrême, qu'on a trouvées calcinées à la superficie.

Les caractères de ce phénomène ont été tout-à-fait analogues à celui que l'Académie et l'Encyclopédie nous ont décrit, et les effets aussi funestes : les deux tiers des maisons ont été ébranlées, et les toits emportés, les fenêtres et les portes brisées, un mur du Château, large d'une toise et demie, percé, 700 pieds d'oliviers tordus ou coupés, et deux entr'autres d'une grosseur considérable déracinés et portés à plus de deux cents pas ; enfin tout ce malheureux endroit et ses environs ne présentent que ruine et dévastation.

Comme à Escales cinq ans plus tard, on a affaire à un phénomène extrêmement violent et localisé, puisqu'il semble que seul Leuc se trouve concerné par la multitude de dégâts. Et c'est un village et ses environs presque entièrement détruit qui ressort de cet ouragan, habitations aux toits arrachés, récoltes entièrement ravagées... On imagine l'état de peine et de désolation des habitants, leur vie ainsi réduite à néant en quelques dizaine de minutes au maximum. Ces hommes ont dû tout reconstruire pour donner le village que l'on connaît encore aujourd'hui.

À la réflexion, ces phénomènes ponctuels, décrits comme exceptionnels, ne sont pas si rares : en 1737 c'est Capestang, 1776 la montagne d'Alaric, 1780 Leuc, 1785 Escales, et ce ne sont là que quelques exemples pris au hasard parmi tant d'autres. Mais fort heureusement, leur limitation dans l'espace géographique fait que généralement un même lieu n'est pas touché deux fois dans un espace de temps restreint. 

Près de deux cents ans plus tard, le 25 mai 1969, Leuc était de nouveau atteint par une tornade. Il y eut toutefois moins de dégâts qu'en 1780, bien qu'une voiture qui circulait ait été soulevée et emportée dans les vignes, et son conducteur grièvement blessé, un toit de hangar arraché et des poteaux couchés, bloquant ainsi la voie ferrée (3).


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(1) pp. 182-183.

(2) À Paris, au Bureau du Journal, 1780, pp. 292-293.  

(3) Les faits sont rapportés sur le site Keraunos, et un article (reproduit sur le site) a été publié à l'époque dans le Midi Libre du 26 mai 1969. 

Tourouzelle : le réemploi d'une tombe dans l'édification d'un calvaire

Sur le territoire de la commune de Tourouzelle, se trouve une jolie petite chapelle champêtre. Devant celle-ci, une croix de pierre sur son piédestal, et c'est en contournant ce dernier qu'apparaît une curiosité : sur le socle, une inscription est gravée mais elle se trouve à l'envers !


 

Il s'agit d'une pierre tombale relativement récente, réemployée pour ériger cette croix. Le texte est le suivant : 

ICI REPOSE

jean-Baptiste Marty

Chevalier de la Légion d'Honneur

Maire de Tourouzelle

Décédé dans cette commune le 21 février 1865

À l'âge de 72 ans

___________________

PIEUX SOUVENIR DE SA VEUVE



Doit-on voir une symbolique dans ce curieux réemploi ? Ou bien y aurait-il une explication plus prosaïque ? 

Jean-Baptiste Marty a été maire de Tourouzelle de 1852 à 1865, et avait déjà occupé cette fonction de 1846 à 1848 (1). Décédé lors de son mandat le 21 février 1865 à 1 heure du matin, c'est Armand Rouquié, son adjoint, qui remplit les fonctions de maire et d'officier de l'état civil lors de la rédaction de l'acte de décès. Sont présents Bernard Ambroise, instituteur du village, âgé de 31 ans, et Alexis Jean, garde-champêtre, âgé de 50 ans. 

Si la stèle retournée nous indique l'âge de 72 ans, l'acte de décès le dit "âgé de septante un ans" (72 ans indiqué en chiffres dans la marge). Jean-Baptiste Marty était né à Oupia dans l'Hérault, situé à seulement quelques kilomètres de Tourouzelle. Il était marié à Rose Carrière, sans profession, et fils de Jean-Baptiste Marty et Marie Ségonne, décédés.

Acte de décès complet (2) :

21 février

Acte de décès de Marty Jean-Baptiste 

N° 5

72 ans 

L'an mil huit cent soixante cinq et le vingt un février à midi, devant nous Rouquié Armand, Adjoint au maire, remplissant, ce dernier décédé, les fonctions de maire et d'officier de l'état-civil de la commune de Tourouzelle, département de l'Aude, ont comparu en l'hôtel de la mairie, les sieurs Bernard Ambroise, instituteur public, âgé de trente un ans, et Alexis Jean, garde champêtre, âgé de cinquante ans, tous deux domiciliés audit Tourouzelle, lesquels nous ont dit que ce jour à une heure du matin, est décédé, dans sa maison d'habitation, sise dans cette commune, M. Marty Jean-Baptiste, maire, Chevalier de la Légion d'Honneur, âgé de septante un ans, né à Oupia (Hérault) domicilié au présent lieu, époux de Carrière Rose, sans profession, fils de Marty Jean-Baptiste et de Ségonne Marie décédés. Après nous être transporté au domicile du décédé, nous avons constaté le décès et nous avons dressé le présent acte que les déclarants, amis du défunt, ont signé avec nous après lecture.

Suivent les signatures, "Bernard instituteur", "Alexis" et "L'Adjoint, Rouquié". 


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(1) Source : site "Annuaire Mairie" sur la page Les maires de Tourouzelle.

(2) Archives en ligne de l'Aude, 100NUM/5E393/12.

Foire de Quillan, 1797 : combats entre Quillanais et Espérazanais

Comme indiqué dans l'article reproduit ci-dessous, certains auront sans doute tenté de mettre les événements qui vont suivre sur le comp...